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NUMAGA 1956–2026

70 ans d’un regard ouvert sur le monde

Introduction

En 2026, la Galerie Numaga célèbre septante ans d’existence.

Septante années d’expositions, de découvertes, de voyages et de rencontres. Septante années durant lesquelles peintres, sculpteurs, graveurs, écrivains, critiques, collectionneurs et artistes venus de cultures très différentes ont croisé la route de la galerie.

Née en 1956 à La Chaux-de-Fonds, puis installée à Auvernier et enfin à Colombier, Numaga a développé depuis le canton de Neuchâtel une aventure culturelle dont l’horizon a très rapidement dépassé les frontières suisses.

Derrière cette histoire se trouve d’abord un homme : Gilbert Huguenin.

Son regard, ses rencontres et ses choix constituent le fil rouge de cette histoire.

Photo d’archive de la Galerie Numaga

01 · 1956

La naissance de Numaga

Gilbert Huguenin fonde la Galerie Numaga en 1956 à La Chaux-de-Fonds.

Le nom même de la galerie garde la mémoire de son premier emplacement : NUMA, pour la rue Numa-Droz, et GA, pour la rue Agassiz, à l’angle desquelles se trouvait Numaga.

Les archives permettent aujourd’hui de retrouver l’atmosphère de ces débuts.

Dès cette première année, le choix des artistes révèle une ambition qui dépasse largement une programmation régionale.

Une exposition collective de septembre 1956 rassemble notamment Mario Radice, Enrico Prampolini, Jean Leppien, Alberto Magnelli, Bruno Munari, René Monney, Noël Devaud, Carlo Baratelli et Willy Baumeister.[1]

Le 27 septembre 1956, L’Impartial évoque cette initiative d’un jeune amateur d’art contemporain.[1]

Numaga se tourne donc, pratiquement dès sa naissance, vers une création contemporaine européenne et vers l’abstraction.

Ce positionnement est important pour comprendre la suite : Numaga naît en Suisse, mais son regard ne s’arrêtera jamais aux frontières suisses.

Gilbert Huguenin en 1956
Gilbert Huguenin en 1956, année de la création de la Galerie Numaga. Archives Galerie Numaga.
La première Galerie Numaga
La Galerie Numaga à La Chaux-de-Fonds en 1956. Archives Galerie Numaga.
Article de presse sur les débuts de la Galerie Numaga, 1956
Article de presse consacré aux débuts de la Galerie Numaga, 1956. Archives Galerie Numaga.

02

Un œil avant un marché

L’histoire de Numaga pourrait être racontée comme une longue succession d’expositions.

Mais cela ne suffirait pas à expliquer sa singularité.

Un témoignage conservé dans les archives décrit chez Gilbert Huguenin un « regard prospecteur et tranchant », associé à une maîtrise particulière de l’accrochage et de la mise en espace ainsi qu’à une grande force de conviction dans ses choix.[2]

Ce regard devient progressivement la signature de Numaga.

Gilbert Huguenin cherche, voyage, rencontre. Il peut s’intéresser à un peintre abstrait européen, à un sculpteur, à un graveur, puis porter son attention sur une sculpture africaine ou sur une création venue d’Asie.

La cohérence ne vient donc pas d’une école artistique unique.

Elle vient du regard.

Et c’est précisément ce qui permet aujourd’hui de comprendre l’extraordinaire diversité de la collection constituée pendant sept décennies.

03

Les années fondatrices : une galerie déjà internationale

Entre 1957 et le début des années 1960, les archives font apparaître une succession particulièrement dense d’artistes :

Francis Bott, Jean-Edouard Augsburger, André Evrard, Ladislas Kijno, Jean Leppien, Carlo Baratelli, Condé, Constantine Andreou, Philippe Artias, Jean Bertholle, Sigmund Kolos-Vary, Jean Coulot, Robert Lapoujade, Chastel, Pierre Gastaud, parmi beaucoup d’autres.[1]

La géographie artistique de Numaga s’élargit.

Mais la galerie ne met pas seulement des œuvres sur ses murs.

Des écrivains et des critiques accompagnent les artistes. En 1959, une invitation pour l’exposition de Jean Coulot comporte un texte de Jacques Chessex. La même année, Numaga publie un catalogue consacré à Chastel avec la collaboration de Jean-Louis Ferrier et une préface de Jean Lescure.[1]

Cette manière de faire annonce déjà une caractéristique durable de Numaga : créer des passerelles entre arts plastiques, littérature, critique, édition et collection.

04 · 1962

Auvernier et La Golée

En mai 1962 commence une nouvelle étape.

Numaga quitte La Chaux-de-Fonds pour s’installer à Auvernier, où Gilbert Huguenin développe également La Golée.[1]

Un témoignage de Gilbert Huguenin publié beaucoup plus tard apporte un éclairage intéressant sur ce déplacement : une partie importante de sa clientèle venait alors des grandes villes de Suisse alémanique et Auvernier était plus accessible que La Chaux-de-Fonds.

Le changement géographique ne réduit en rien l’ambition de la galerie.

Au contraire.

En 1962, Jean-Edouard Augsburger expose à Numaga. La galerie publie Deux mains au bord de l’eau, associant un poème de Federico García Lorca à douze eaux-fortes de l’artiste.[1]

En décembre de la même année, Numaga présente Les Fauves, avec douze peintures de Derain, Puy, Signac, Valtat et Vlaminck, à l’occasion de la présentation du livre de Jean-Paul Crespelle consacré au mouvement.[1]

Installée dans un village neuchâtelois, Numaga construit ainsi un espace culturel dont les références sont déjà résolument internationales.

Auvernier
Entrée de la Galerie Numaga à Auvernier. Archives Galerie Numaga.

05

Numaga éditeur

Cette histoire ne se limite jamais à l’exposition.

Numaga devient également éditeur.

Gravures, lithographies, dessins originaux, catalogues et livres d’artistes prolongent les expositions et créent des liens entre artistes, écrivains et collectionneurs.

En 1963, les Éditions Numaga publient notamment sept gravures originales de Peter Royen, accompagnées de poèmes de Joachim Dehne, dans un tirage limité à vingt exemplaires.[1]

La même année paraît un catalogue consacré à Léon Zack, accompagné d’un texte de Pierre Courthion.[1]

En 1964, six dessins de Mario Prassinos, signés par l’artiste, sont édités à l’occasion de son exposition.

D’autres réalisations suivront : Jean-Edouard Augsburger, André Evrard, Jean-Pierre Grom ou encore Jean-Michel Jaquet.

L’édition constitue donc une dimension essentielle de l’histoire de Numaga.

La galerie ne se contente pas de diffuser l’art : elle contribue à produire des œuvres et des objets qui deviennent à leur tour les archives matérielles de cette histoire.

Peter Royen
Peter Royen à la Galerie Numaga. Archives Galerie Numaga.
Léon Zack
Léon Zack, dont Numaga présente les œuvres à Auvernier en 1963. Archives Galerie Numaga.

06

De la Suisse à la Corée : Ungno Lee et Numaga

L’histoire du peintre coréen  Ungno Lee constitue probablement l’un des exemples les plus révélateurs de la dimension internationale de Numaga.

En 1964, Lee Ungno expose personnellement à la Galerie Numaga à Auvernier. La même année, sa carrière internationale le conduit notamment au Carnegie International de Pittsburgh et à Paris.

Mais le lien entre Numaga et l’artiste dépasse largement une exposition ponctuelle.

Les archives du Ungno Lee  Museum en Corée du Sud documentent des expositions personnelles de Lee Ungno à Numaga en 1964, 1967, 1969 et 1971. Elles indiquent également que Gilbert Huguenin, après avoir découvert son travail et rencontré l’artiste, lui procura un espace de travail.

Plus d’un demi-siècle plus tard, ce lien laisse encore une trace concrète.

En 2016, Gilbert Huguenin fait don au Lee Ungno Museum d’une peinture de 1965 qu’il avait conservée. Le musée souligne lui-même l’importance historique de ces donations pour la connaissance de l’œuvre de Lee Ungno.

Ce simple parcours — Corée, Paris, Auvernier, puis retour d’une œuvre vers un musée coréen — résume quelque chose de fondamental dans l’histoire de Numaga.

La galerie est un lieu de circulation des œuvres, mais surtout de circulation des personnes, des idées et des cultures.

Lee Ungno en 1972

07

Une galerie hors de ses murs

L’indépendance de Numaga se manifeste également dans sa manière de concevoir l’exposition.

En 1968, la galerie organise L’art dans les usines.

Le Musée d’ethnographie de Neuchâtel rappelle cette initiative dans sa propre documentation historique consacrée à Numaga : dès 1968, la galerie présente des expositions hors de ses murs et développe parallèlement des expositions ethnographiques.

Faire sortir l’art de la galerie signifie alors le confronter à d’autres espaces et à d’autres publics.

Cette démarche révèle une conception particulière du rôle du galeriste : l’art ne doit pas seulement attendre son public. Il peut aller à sa rencontre.

08

Le monde dans Numaga

Cette ouverture concerne aussi les cultures extra-européennes et particulièrement à l'art ethnographique.

Très tôt, Gilbert Huguenin développe un intérêt profond pour les formes artistiques issues d’Afrique, d’Asie et d’autres traditions culturelles.

En 1965, Numaga présente par exemple « 25 siècles d’art iranien ».[1]

En 1971, Gilbert Huguenin collabore, avec Hans Hess notamment, à l’exposition Afrique noire. Sculptures des collections privées suisses, organisée au Musée des Beaux-Arts de La Chaux-de-Fonds.[1]

L’intérêt pour ce que l’on appelait alors les « arts primitifs » ou « arts premiers » devient une composante durable de Numaga.

Des décennies plus tard, le Musée d’ethnographie de Neuchâtel décrira encore cette présence comme un véritable contrepoint au regard porté sur l’art contemporain, toujours présent dans l’itinéraire de la galerie.

09

Des artistes des cinq continents

Avec le temps, cette ouverture prend une ampleur considérable.

Lors d’un entretien publié en 2022, à l’occasion des 66 ans de Numaga, Gilbert Huguenin évoque plus de 1 000 artistes des cinq continents rencontrés ou exposés au cours de son parcours. Le même article évoque environ 400 expositions en soixante-six ans.

Ces chiffres donnent une idée de l’ampleur de l’aventure.

Mais ils ne doivent pas masquer l’essentiel.

Numaga ne s’est pas construite en collectionnant des noms.

Elle s’est construite par les rencontres.

Certaines n’ont duré que le temps d’une exposition. D’autres ont donné naissance à des relations artistiques et humaines qui se sont poursuivies pendant des décennies.

C’est cette accumulation de rencontres qui donne aujourd’hui sa profondeur à la collection.

10

Gilbert Huguenin : regarder, choisir, rapprocher

On revient alors à ce qui constitue probablement le véritable fil conducteur des septante années de Numaga :

l’œil de Gilbert Huguenin.

Un tableau européen et une sculpture africaine peuvent provenir de cultures, de siècles et de fonctions radicalement différents.

Pourtant, un regard peut découvrir entre eux une tension, un rythme, une matière ou une force plastique commune.

C’est dans ces rapprochements que se manifeste une partie de la personnalité de Numaga.

Gilbert Huguenin et Jacques Hainard
Jacques Hainard et Gilbert Huguenin à la Galerie Numaga. Archives Galerie Numaga.

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Nicole Gonet : transmettre et conserver

À partir des années 1986, Nicole Gonet prend une place déterminante dans cette histoire.

Après avoir collaboré avec Gilbert Huguenin et dirigé sa propre galerie à Lausanne, elle rejoint Numaga et en devient la codirectrice.[2]

Son travail de documentation, d’archivage et de communication contribue largement à la conservation de la mémoire de Numaga.

Cette dimension apparaît aujourd’hui dans les centaines de documents conservés : photographies, invitations, correspondances, catalogues, listes d’expositions, articles de presse et dossiers consacrés aux artistes.

Sans ces archives, une grande partie des septante années que nous pouvons aujourd’hui raconter aurait probablement disparu.

12

Numaga et l’image

L’activité de la galerie ne s’arrête pas non plus au livre ou à l’estampe.

En 1989, Numaga produit une vidéo consacrée à Jean-Michel Jaquet.[1]

En 1992, la galerie produit également Dans le fleuve du monde, film de C. Champion consacré au même artiste.[1]

Ces initiatives montrent encore une fois que Numaga ne s’est jamais enfermée dans une définition figée de ce que devait être une galerie.

Peinture, sculpture, estampe, livre, objet, photographie, vidéo ou film deviennent différents moyens de poursuivre le même travail : regarder, montrer et transmettre.

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De La Chaux-de-Fonds à Colombier

Après La Chaux-de-Fonds et Auvernier, l’histoire de Numaga se poursuit à Colombier.

La galerie s’y installe en 2002.

Le lieu change.

Le regard demeure.

En 2017, lorsque Numaga revient sur soixante et une années d’activité, une exposition rétrospective rassemble plus de cinquante artistes, de Magdalena Abakanowicz à Léon Zack.

La formule résume à elle seule l’étendue du territoire artistique parcouru.

Numaga à Colombier
Vue intérieure de la Galerie Numaga à Colombier. Archives Galerie Numaga.

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Une collection qui est aussi une archive

C’est ici que le présent rejoint l’histoire.

La collection que Numaga ouvre aujourd’hui progressivement au public n’a pas été constituée en quelques années dans le seul objectif de réunir des œuvres destinées à être revendues.

Elle est le résultat de septante ans d’expositions, de rencontres, de voyages, d’éditions, d’achats, d’échanges, de collaborations et de fidélités.

Certaines œuvres sont directement liées à une exposition.

D’autres à une amitié.

Certaines ont été éditées par Numaga.

D’autres ont été rapportées d’un voyage ou acquises parce qu’elles avaient simplement arrêté le regard de Gilbert Huguenin.

Peintures, dessins, gravures, sculptures et objets extra-européens deviennent ainsi les fragments matériels d’une même histoire.

La collection Numaga est une collection d’œuvres, mais elle est également une archive de rencontres.

15 · 1956–2026

Septante ans plus tard

Le monde de l’art de 2026 n’est évidemment plus celui dans lequel Gilbert Huguenin ouvrait Numaga en 1956.

Les grandes foires internationales ont transformé le marché. Les maisons de vente ont étendu leur influence. Internet a bouleversé l’accès aux œuvres et les relations entre artistes, galeries et collectionneurs.

Numaga a traversé ces transformations.

Aujourd’hui, le numérique offre paradoxalement une possibilité nouvelle : ouvrir au monde une collection constituée précisément en parcourant le monde.

Le visiteur ne découvrira alors plus simplement un tableau ou une sculpture.

Il découvrira d’où cette œuvre vient et pourquoi elle est entrée dans l’histoire de Numaga.

Conclusion

70 ans d’un regard ouvert sur le monde

De La Chaux-de-Fonds à Auvernier, d’Auvernier à Colombier ; de l’Europe à l’Asie, de l’Afrique aux Amériques ; de la peinture à la sculpture, de la gravure au livre, de l’art contemporain aux arts extra-européens, Numaga a construit pendant septante ans un territoire artistique qui ne correspond à aucune frontière géographique précise.

Sa cohérence réside ailleurs.

Elle réside dans une manière de regarder.

Dans la curiosité.

Dans la rencontre.

Dans la liberté de choisir.

Et dans la conviction qu’une œuvre venue de l’autre bout du monde peut trouver sa place dans un village du canton de Neuchâtel si quelqu’un prend le temps de la regarder.

En 2026, les œuvres réunies par Numaga commencent une nouvelle étape de leur histoire.

Mais derrière chacune d’elles demeure la trace de ce qui a rendu cette collection possible :

septante ans de rencontres,
septante ans de découvertes,
septante ans d’ouverture sur le monde,
et l’œil de Gilbert Huguenin.